19 mai 2026
Comment Cora parle deux langues
Cora’s Atlas est écrit en anglais et en français en parallèle, pas traduit. Voici ce que cela veut dire en pratique, et pourquoi nous payons ce prix.
Cora’s Atlas est écrit en anglais et en français. Pas l’anglais d’abord, puis le français. Pas le français d’abord, puis l’anglais. En parallèle, les deux fichiers ouverts sur le même bureau, les deux voix tenues responsables du même battement. C’est la dépêche où nous expliquons ce que cela signifie en pratique, ce que cela coûte, et pourquoi nous continuons à le faire depuis un petit appartement à Paris au lieu de faire passer l’anglais à la machine pour appeler le résultat une traduction.
1. Écriture parallèle, pas traduction automatique
La première chose à dire, c’est que nous ne faisons pas passer l’anglais à DeepL pour appeler le résultat du français. Nous avons essayé, deux fois, sur deux des toutes premières énigmes, avant que quoi que ce soit ne soit public. Le résultat était grammaticalement correct. Le résultat était aussi plat. Pas de rythme, pas de préférence, pas d’idiome. Cela se lisait comme l’arrière d’une bouteille de shampooing. La version anglaise de la même énigme avait des dents. La version française avait une surface polie et lisse sur laquelle on pouvait glisser sans rien retenir.
Nous avons donc changé de méthode. Chaque texte long de Cora’s Atlas, chaque dépêche, chaque entrée de Carnet, chaque dialogue d’après-énigme, chaque description de lieu, est rédigé deux fois. Parfois l’anglais s’écrit d’abord et le français s’écrit à côté le même matin. Parfois le français vient d’abord et l’anglais suit. Parfois l’un de nous écrit une entrée de Carnet en français parce que l’image nous est venue en français, et le lendemain l’autre rédige l’anglais à partir de zéro, en regardant le français seulement comme référence de ton, pas comme structure de phrase. Le résultat, c’est que Cora a deux voix, pas une voix et son ombre.
C’est la part que la traduction automatique ne peut pas faire. Une traduction, aussi bonne soit-elle, pose une seule question : que dit cette phrase dans la langue cible ? L’écriture parallèle pose une question différente : que dirait Cora, dans cette langue, à ce moment précis ? Les deux questions ont souvent des réponses différentes, et l’écart entre elles, c’est précisément là que le studio vit.
2. La typographie française compte
Avant de parler de voix, il faut parler des petites mécaniques qui font qu’une page française se lit comme native ou se lit comme importée. Le signe le plus parlant, c’est l’espacement.
Le français demande une espace fine insécable avant sa ponctuation haute. Avant les deux-points, avant le point d’interrogation, avant le point d’exclamation, avant le point-virgule. À l’intérieur des guillemets français, les chevrons, on glisse aussi une espace insécable juste après le « ouvrant et juste avant le » fermant. Les nombres et leurs unités prennent eux aussi une espace insécable : on écrit « 10 km », pas « 10km », et si une coupe de ligne sépare le nombre de l’unité sur un écran étroit, un lecteur francophone le verra et ne te le pardonnera pas.
Voici une phrase trouvée dans un brouillon précoce d’un dialogue d’Inès, avant qu’on ne la corrige :
"Théodor disait souvent: «la patience est une forme de mémoire»."
Et voici la même phrase après la passe typographique :
« Théodor disait souvent : la patience est une forme de mémoire. »
Deux petits changements. Le deux-points a maintenant une espace fine insécable devant lui. Les guillemets enveloppent leur contenu avec une espace insécable à l’intérieur. La coupe de ligne entre nombre et unité, dans une autre phrase de la même page, empêchait « 1 000 ans » de rester sur une seule ligne ; nous avons réglé cela avec une insécable elle aussi. Rien dans le sens n’a changé. Tout dans la sensation de la page a changé. Un lecteur francophone qui tombe sur la première version la lit comme une phrase mise en page par quelqu’un qui n’habite pas ici. Un lecteur francophone qui tombe sur la seconde la lit comme Cora.
Nous avons un petit linter qui passe sur chaque fichier mdx français que nous committons, et le premier travail du linter, c’est de trouver tout deux-points, point-virgule, point d’interrogation ou point d’exclamation qui n’a pas d’espace fine insécable devant lui, et de faire échouer le build. C’est le genre de code le plus ennuyeux que nous ayons écrit. Il attrape aussi quelque chose chaque semaine.
3. La voix à travers deux grammaires
La voix de Cora est mélancolique-ironique. Calme, observatrice, légèrement fatiguée, très précise. Cette voix existe dans les deux langues, mais les deux langues la portent différemment, et prétendre le contraire produit de la mauvaise prose dans l’une des deux.
L’anglais tolère les phrases courtes et sèches. « She did not look up. She set the cup down. She asked the riddle. » Trois phrases d’affilée, trois verbes, aucune subordination. Ce paragraphe a un pouls. Le français n’aime pas ce pouls. Le français veut que les subordonnées fassent leur travail, veut que la phrase respire à travers une virgule, veut l’action et son qualifiant dans un même arc : « Sans lever les yeux, elle posa la tasse, puis prononça l’énigme. » Une phrase, trois verbes, une respiration. Le même battement, la même image, une cadence différente en dessous.
Nous ne traduisons pas la cadence. Nous traduisons le battement. L’image d’Inès posant la tasse sans lever les yeux, c’est la chose porteuse. Que l’anglais veuille trois phrases et que le français en veuille une, c’est une question de langue que tu parles, pas une question de version qui serait correcte. La version de Cora qui parle anglais hache. La version de Cora qui parle français respire. Les deux sont elle.
4. Exemple détaillé : un battement d’après-énigme, côte à côte
Voici la phrase qu’Inès prononce après qu’un joueur a résolu son énigme du matin. L’énigme est la première énigme de raisonnement latéral du Chapitre 1, posée à La Boussole Scellée, dans la Vieille Ville de Vellestria. La réponse est name.
La phrase en anglais :
He asked it to every guest who made it past the first week. You did.
La phrase en français :
Il la posait à chaque hôte qui passait la première semaine. Toi aussi.
Le battement est le même. L’image est la même : Théodor, l’énigme, le seuil d’acceptation, le joueur du bon côté du seuil. Mais le français fait un choix que l’anglais n’a pas fait. Là où l’anglais se termine sur « You did », un coup net de trois syllabes, le verbe portant tout le moment, le français se termine sur « Toi aussi », qui fait deux syllabes et veut dire, littéralement, « toi aussi ». L’anglais nomme l’accomplissement. Le français remarque la compagnie. You did dit au joueur qu’il a passé l’épreuve. Toi aussi dit au joueur qu’il est désormais parmi les autres qui l’ont passée avant lui. Phrases différentes. Même scène. La Cora française est, sur ce battement, un peu moins intéressée par ta réussite individuelle et un peu plus intéressée par te placer dans une petite lignée continue de gens que Théodor aurait appréciés.
Nous n’avions pas planifié cette différence. Elle est sortie du brouillon parallèle. La phrase française a simplement refusé « Tu l’as fait », le français littéral de « You did », parce que le littéral sonnait triomphal, et Inès, sur ce battement, n’est pas triomphale. Elle laisse entrer le joueur. La phrase s’est donc déplacée vers « Toi aussi ». Puis l’anglais a été relu, et « You did » a survécu, parce qu’en anglais la note légèrement triomphale convient au même battement. L’Inès anglaise est plus sèche. L’Inès française est plus chaleureuse. Les deux sont Inès. Aucune n’est la traduction de l’autre.
À noter : nous avons gardé the Sealed Compass en anglais et nous l’avons traduit en la Boussole Scellée en français, parce que le nom du lieu est descriptif. Nous avons gardé Vellestria dans les deux, parce que le nom de la nation est propre. Old Town est devenu la Vieille Ville. Library Quarter est devenu le Quartier de la Bibliothèque. Stellar Cliffs est devenu les Falaises Stellaires. La règle est constante : si le nom décrit le lieu, on le traduit ; si le nom nomme le lieu, on le garde. Nous avons pris cette décision une fois et nous l’appliquons partout.
5. Le coût : le temps d’écriture, multiplié par deux
Le coût n’est pas un secret. Écrire chaque texte long deux fois, avec soin, prend à peu près deux fois plus de temps que de l’écrire une fois et de faire passer le reste à la machine. Nous nous partageons le travail à deux. L’un de nous est plus à l’aise pour commencer en anglais, l’autre est plus à l’aise pour commencer en français, et nous nous renvoyons les brouillons, mais l’horloge totale reste proche du double. C’est l’échange que nous avons accepté.
Nous l’avons accepté parce que le studio est à Paris, et qu’une part importante des personnes qui joueront à Cora’s Atlas seront francophones. Nous ne pouvions pas nous résoudre à livrer une version française qui se lit, pour un lecteur français, comme le second brouillon d’un produit américain. Le joueur français ne doit pas se sentir comme une arrière-pensée. La Cora française ne doit pas porter le manteau de la Cora anglaise comme un vêtement emprunté. Le coût du flux parallèle, c’est le prix que nous payons pour que, sur chaque battement, les deux Coras aient l’air d’elles-mêmes.
Il y a des jours où le coût pèse lourd. Il y a des jours où l’un de nous regarde le tableur, les deux colonnes encore à remplir, et demande à l’autre si on est bien sûrs. On est sûrs. La version de ce projet qui tourne sur la traduction automatique, c’est une version qui livre un peu plus tôt et qui pose un peu plus léger du côté du public à qui, parmi tous les studios qui pourraient faire ce genre de jeu, nous devons un français qui respire. Alors nous gardons deux fichiers ouverts. Nous continuons à discuter de « Toi aussi ». Nous continuons à faire échouer le build pour des espaces fines manquantes. La prochaine dépêche est déjà rédigée, deux fois.
